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Anecdote d’ambulancier : Philou le sage

Anecdote d’ambulancier : Philou le sage

Nous sommes le 2 décembre et je viens de créer cette nouvelle catégorie “Anecdotes d’ambulanciers – avec nous en Intervention”. Depuis 2001, je note chaque intervention marquante, banalement drôle ou dramatique. Ellessoin sont soigneusement consignées depuis plus de 8 ans, et de temps en temps je vous en livrerai une dans un article… (Je n’ai pas commencé plus tôt, pour la simple et bonne raison que je n’en avais pas eu l’idée. C’est con, maintenant que j’y pense…) Le première que je vous livre n’a rien d’extraordinaire – simplement elle vous montre un des aspect de notre job. Et je la dédicace à Philou, prématurément enlevé à notre affection, ainsi qu’à Roland, ambulancier vétéran, décédé en mission le 26 octobre courant…

A “Philou-le-Sage”, le “Vétéran”, le “ZEN-man”… On te garde haut dans nos coeurs mon Ami.

Cette semaine-là, Philou et moi étions de garde de nuit pour les appels du SAMU-centre 15. C’était bien avant la mise en place dans le Haut-Rhin, des “Gardes Départementales”. C’était l’été, et nous avions pris notre service à 19h30, pour une garde de nuit de 12 heures, jusqu’à 7h30 le lendemain. La soirée était belle… Le soleil ne voulait pas se coucher derrière les crêtes vosgiennes, à quelques kilomètres à l’ouest. Il faisait bon dehors et, à notre base, entourée de champs avec quelques coquelicots, l’air avait cette senteur parfumée d’un été alsacien comparable à nul autre. Philou et moi étions donc occupés à vérifier le matériel embarqué de l’ASSU – péremptions des solutés, des tubulures, des cathéters, présence de TOUT le matos d’immobilisation et “gonflage” correct des ogives d’O2. On faisait ça sur le parking de la base, hors du hangar sous lequel la température vers 20h00 frisait encore les 30°C, au début de notre prise de service. Chaleur intenable à l’intérieur, mais protocole-protocole, que voulez-vous…?

Le Médipack (sac d’intervention) était complet, les ogives d’O2 correctement « gonflées », et tout le matériel à sa place. Rien ne manquait. Ni dans le sac d’abordage de la victime, ni dans les placards et tiroirs de l’Ambulance de Secours et de Soins d’Urgence. Une fois cette tâche exécutée, nous nous étions roulé une cigarette chacun et nous avions contemplé les Vosges et le coucher de soleil très lent et doux, en fumant notre cigarette, sans un mot, assis sur le marchepied de l’ASSU. Dans ces moments-là, parler est inutile. On était juste là, deux collègues, deux ambulanciers en train de savourer l’instant, quand notre radio de bord, une vieille Motorola pourrie et rafistolée au Chatterton®, avec son cordon “téléphone” et le micro accroché à une patte fixée sur la planche de bord – à la Starsky & Hutch – s’était mise à crachoter :

« Philou, Jean, vous partez sur un SAMU : TS par phlébotomie, hémorragie importante poignet gauche, au 17 rue Blabla, à Colmar chez Mme X. 41 ans, avec bilan. »

Traduction pour le profane: Le SAMU vous missionne pour aller chez Mme X qui a fait une Tentative de Suicide en s’ouvrant les veines, hémorragie importante. Transmettez un bilan au 15.

Mme X. était archi-connue par tous les ambulanciers de la boîte qui tous, au moins une fois, avaient été missionnés par le SAMU pour le même motif au domicile de cette femme. Soit elle s’ouvrait les veines, soit elle se confectionnait un cocktail médicaments-alcool avec soin, appliquée… Rien de nouveau pour nous deux, donc. Nous avions écrasé nos cigarettes avec regret, rompant le charme de l’instant pour nous rendre chez cette dame, vivant dans un quartier chaud de Colmar, véritable coupe-gorge pour tout véhicule avec gyrophares, ambulances y compris. En soupirant, nous étions montés à bord de l’ASSU, avions démarré, allumé les xénons bleus et en route. En appliquant bien sûr la devise de Philou: “Ne confondons pas URGENCE et PRÉCIPITATION, s’il-vous-plaît !” Les vitres ouvertes et le pin-pon-pin aux intersections, nous avions rapidement couvert la distance, puisque ce coupe-gorge n’était pas loin de notre base.

Arrivés sur les lieux, Medipack sur l’épaule, vitres fermées et ASSU verrouillée, nous étions entrés dans l’immeuble sordide aux relents de merde, et avions sonné à la porte, au rez-de-chaussée. Des éclats de voix provenaient de l’intérieur,… des canettes de verre qui se brisaient… Chez Mme X, rien que de très normal. La routine. Nous avions franchi le seuil de l’appartement vers 20h15 et en étions ressortis, calmement, une minute plus tard, après nous être baissés au son placide de la voix de Philou :

« Canette en vol tendu vers toi, baisse-toi un petit peu s’il-te-plaît, Jean…»

Je m’étais baissé dans la seconde tandis qu’une canette de bière venait s’exploser contre le mur juste derrière moi, là où s’était trouvé ma tête un instant plus tôt. De guerre lasse, nous avions alors salué la “joyeuse assemblée” et pris congé. Nous n’avions pas pu examiner la blessure de Mme X. qui saignottait un peu, et de toute façon, leur petit jeu du “jet de canettes” dans la cuisine nous aurait quelque peu empêché dans notre travail.

De retour dans l’ASSU, Philou rendait-compte au SAMU :

« SAMU pour Ambulances de Colmar, bilan de Mme X: reçus à jets de canettes de bière, refus d’évaluation clinique, pas de prise en charge. Elle est comme d’habitude, quoi. ASSU 31 dispo radio pour SAMU ».

Puis de même avec la régulation des Ambulances de Colmar, le micro de la vieille Motorola en main. La régulation nous avait alors répondu« Reçu ASSU 31. Retour base.»À 20h20, nous étions à nouveau assis sur le marchepied, contemplant le soleil amorçant sa descente derrière les ligne bleue des Vosges, sans un mot, simplement assis là, deux amis, deux ambulanciers, savourant l’instant en fumant une nouvelle cigarette…

 

ARTICLE PAR JEAN LAENGY

About Jean LAENGY - Ambulancier DE

Ambulancier SMUR depuis 2001, j'ai commencé dans ce métier en 1995 en tant qu'AFPS. Une fois mes qualifications en poche, j'ai eu la chance de voyager dans le cadre de ma profession. SMUR de Colmar puis ambulancier à Biarritz en passant par le SMUR de Montbéliard avant de revenir en Alsace où j'ai entamé des études d'infirmier. Trouvant à travers mes stages le métier d'IDE peu intéressant car trop protocolaire, je suis retourné sur le terrain de l'UPH et de la PDS en tant qu'ambulancier DE. J'exerce toujours ce métier avec la même passion qu'aux débuts.

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