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La patiente qui ne voulait pas…

Appel 15, patiente 60 ans …

Le téléphone retentit dans le local de garde : femme de 60 ans, dyspnée, essoufflée à l’effort. Nous voilà parti avec ma collègue à une quinzaine de kilomètres dans la nuit, désertée par les travailleurs parti dormir du sommeil du juste. La guirlande de l’ambulance illumine de bleu les façades des maisons à travers ces grandes rues désertes. Rues emplies à outrance la journée elles sont un véritable désert à cette heure du petit matin. Je connais le chemin j’ai bossé dans le secteur. Première tentative ce n’est pas la bonne mais juste un peu plus bas. On ralentit, on scrute les numéros on y est. Ni une ni deux on descend le sac, l’oxygène. On s’alourdit pour éviter de devoir gravir et re-gravir les escaliers. 5ème étage et pas d’ascenseur. L’ambulancier râle une fois de plus sur les fabricants de lois qui n’obligent pas les promoteurs à installer des ascenseurs en deçà de x étages. Encore des gens intelligent payés des fortunes pour pondre des inepties. Toc toc, bonjour nous sommes les ambulanciers, oui je sais nous ne sommes pas médecins, ni les pompiers mais je vous rassure nous sommes en pleine possession de nos compétences.

Sur le canapé, ce couple

Assise sur son canapé la patiente. A ses côtés son mari qui vient de nous accueillir à la porte d’entrée. On sent monsieur très anxieux. Il ne le montre pas mais on peut sentir la tension, le stress. Les visages sont plus faciles à lire que les paroles parfois. Première phrase de cette petite dame : il est hors de question que j’aille à l’hôpital. Ma première réaction est de tendre mon oreille tandis qu’elle s’adresse à ma collègue. Ce bruit est impossible à oublier, il est l’alerte typique. Ça graillonne là-dedans ça graillonne même fort. Elle est là assise, essoufflée au possible, la sueur coule, des œdèmes aux jambes et j’en passe des vertes et des pas mûres. Un regard entre nous deux et on s’est vite compris : OAP.

Déballage du sac, prises de constantes. La position assise nous facilite les choses. On fouine, on cherche parmi les antécédents, le déroulement des derniers jours. De vrais limiers. Tout concorde maintenant il faut agir. Poser de l’oxygène ? On va devoir patienter car madame est complètement fermée à la discussion ; pas la peine d’essayer elle se braque aussi sec à la vue du masque HC dont la réserve d’O²  gonfle devant elle. On commence gentiment à lui poser les choses. On cherche, on reformule, on essaie plusieurs arguments. Raté total ça sent mauvais. Elle n’est pas du tout décidée à aller se promener avec nous au Palais des Délices. Je laisse ma collègue broder et négocier, et je m’éclipse pour passer un appel à la régule 15. Passage du bilan et détail de l’affaire : c’est mal engagé je précise mais on fait au mieux. Promesse de rappeler en cas dégradations ++, quelques mots d’encouragement de la part du parm je raccroche. On a pas d’autres choix il faut convaincre.

Refus total

Ma collègue n’avance pas, la patiente refuse l’oxygène que ce soit le masque voire même des lunettes rien ! Elle refuse toujours de partir. On tente la solution plus costaud : on insiste, on sort les arguments chocs. Le bon et le mauvais flic. On est pas tendre dans nos paroles mais nous n’avons plus le choix, plus le temps, plus d’arguments. Son état empire de minutes en minutes il faut bouger, partir immédiatement. Déclic : elle se décide enfin. Il est temps de partir au plus vite : elle est trempée de sueur, des œdèmes aux jambes, ça graillonne à tout va, buffe comme un soufflet de forge, le rythme cardiaque est parti pour une course sans fin. Installation sur la chaise on file. On rassure monsieur qui veut nous suivre avec sa voiture. Je suis prudent avec les familles je ne veux pas d’un encastré dans un mur car trop pressé, trop stressé. Rien ne sert de paniquer ou de se dépêcher. Prenez votre temps, essayez de vous relaxer. Je comprends leurs angoisses, leurs peurs et mon job c’est aussi de savoir ne pas les négliger. Ils existent, ils ont besoin de nous, de pouvoir se raccrocher à quelque chose.

Ces fichus escaliers

 Nous voilà avec la chaise lancée dans la descente de cinq étages. J’ai de « la chance » la petite dame pèse juste entre 90 et 100 kilos tout mouillé, on a fait pire mais on a fait plus léger aussi. Ma collègue elle, elle gère. La force d’un bûcheron canadien dans un corps de demoiselle d’1.60 m. Quand on la voit les gens se marrent. Quand elle brancarde ou soulève la chaise plus personne ne rigole. Et oui rien de tel pour fermer le clapet des machos. J’en bave, elle en bave mais on n’a pas le choix on doit évacuer très rapidement. Les escaliers n’en finissent pas on en verra jamais le bout c’est à croire. J’ai chaud. L’air frais de l’extérieur  qui me souffle au visage à la sortie fait du bien, beaucoup de bien. Le brancard est prêt : on transfère.

Avaler le bitume

On installe, on jette le sac on claque les portes on s’en va. Ni une ni deux je prends le volant, je me bats avec la ceinture de sécurité, enchaîne les vitesses, colle le téléphone à l’oreille tout en conduisant. Je sais ce n’est pas bien mais là pas le choix. J’appelle la régule, leur transmet les infos, je sens le parm qui souffle un coup : les équipes smur ne sont sûrement pas dispo, on n’est pas loin ça va le faire. La distance pourtant courte parait énorme. Le temps semble couler trop vite. Ma collègue bataille pour poser un masque. Je l’entends qui menace, supplie, tente tout pour y arriver. J’ai toute confiance, elle va gérer, comme d’hab’. Je file, je tourne, je ne brusque pas mais dès que je peux je fonce dans cette nuit déserte. Pour une fois je suis content de ne voir personne sur cette foutue route. L’ambulance avale le bitume, je scrute dans la cellule, un coup d’œil à ma collègue : pas besoin de mot on se comprend. Elle gère la crise du moment que je l’emmène à bon port sans tarder sans la secouer. On a beau dire que ça ne sert à rien de courir je ne prends pas non plus le temps de cueillir des pissenlits au bord du trottoir. Pas envie que la dame finisse par les bouffer par la racine.

Déchocage

Arrivée au urge c’est déchoc direct. Là la petite dame n’aura plus le choix, plus question de discuter on obéit pour survivre. Je sors, on va à la rencontre de son mari, on le rassure : tout va bien elle est prise en charge par l’équipe médicale. Je ne peux en faire ou dire plus. Je le renvoie vers l’infirmière. Je sens le stress, la peur de la perdre. Un être vous quitte et c’est la fin de tout. C’est dur de le laisser là seul dans  cette salle d’attente lugubre. On n’a pas le choix. Mes yeux lui disent tout ce que je ne peux prononcer. on le croisera dans la nuit plus tard. Toujours sombre et inquiet. Les nouvelles tardent. Nous, on a pas le choix on doit enchainer, d’autres vies, d’autres gens, d’autres situations qui ont besoin de nous pour les aider. C’est égoïste mais c’est le jeu il faut savoir se compartimenter émotionnellement et ne pas être triste.

Coup de théâtre

Cette histoire date de quelques semaines. Pas plus tard qu’hier matin, journée de repos, le bigophone qui sonne ! Bordel qui me casse les noisettes de bon matin : tiens ma collègue. Elle me raconte : ce matin on vient la voir, elle partit se chercher la petite douceur de 10h : notre patiente et son mari… En vie, en forme. Qui la remercie. Qui lui dit combien elle a mal réagi mais combien elle nous remercie d’avoir été là, d’avoir fait le nécessaire malgré ses peurs malgré son anxiété, ses refus, son attitude qui a dû nous brusquer. Elle est reconnaissante au point que ma collègue elle, ça lui fout les larmes aux yeux. « Venez prendre le café quand vous passez…. » Bon sang ça fait chaud au cœur. C’est bête, c’est simple mais bon sang que ça fait du bien. Elle a tout entendu cette dame, même dans l’angoisse, dans le bruit de cette salle de déchoc où se succède infirmiers, médecins. Elle n’en a plus que pour un quart d’heure entend-elle. Mais non Elle en a décidé autrement. C’est pas vot’jour m’dame. Tu vas encore patienter. Et oui elle va patienter et s’en sortir. C’est pas passé bien loin. Cette fois ci elle va se faire suivre, écouter les toubibs et se soigner.

En attendant entendre tout ça, ça illumine ma journée : c’est un foutu rayon de soleil. De se dire qu’on a su agir avec professionnalisme, passion. Et la reconnaissance de ces gens. On est pas des médecins certes mais on a fait notre partie du job. Que  ce boulot ,malgré toute la merde du quotidien, malgré ces journées de dingues et bien on a choisi. On a choisi de venir en aide, de servir ces gens et non pas se servir. Des moments comme ça, ça te mets un bon gros coup de pied aux fesses et ça te motive. Jusqu’à la prochaine fois…

Pour les pointilleux, les analystes, ne venez pas me casser les noisettes avec les détails, j’en ai omis pas mal, oublié certains autres. Et vous savez quoi ? ça ne me tracasse pas, pas le moins du monde. Ce billet n’est pas l’analyse d’un fichu cas concret dans lequel on coche les erreurs ou les manquement c’est juste un foutu récit. Un épisode de mon quotidien,. Ce quotidien c’est le quotidien identique de beaucoup de collègues. Certes chacun a son histoire à lui. Un ambulancier sans histoire c’est qu’il encore bien vert et sort juste de l’école… Si on s’y mettait on rédigerait des histoires qui feraient de la bible un livre de poche. Je voulais juste partager cette histoire. Classique, basique, inintéressante, passionnante chacun aura son avis sur cette question. En attendant bonne route à tous et restez prudent 😉

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Ambulancier Diplômé, j'ai souhaité mettre à la disposition de tous un outil d'information à but pédagogique pour centraliser le plus d'informations possibles sur le métier d'ambulancier et ce qui l'entoure. Passionné par mon job j'essaie à travers ce site; d'apprendre à chacun à mieux connaitre la profession et en parallèle offrir à mes collègues un outil pour garder leurs acquis à jour.

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3 comments

  1. Merci , c est trés bien écrit c’est comme si j’ y étais avec mon binome ,bifemme plus tot !

  2. Très beau récit, très bien écrit, j’ai cru vivre les faits en temps réel et la fin de l’histoire est si belle. Ca me conforte dans ma réorientation professionnelle merci

  3. merci de me mettre le coeur en vrac;tant de bravos et de mercis pour vous toutes et tous (en pensant à Blandine et Manu (hélas,perdus de vue) , pour le mercredi 18.12.2002 lors de mon AVC

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